Crise du disque

Ces quatre dernières années, les revenus dégagés par le marché du disque en France ont diminué d’environ 40%, menaçant 100 000 emplois de la filière.
Maisons de disque
Les maisons de disque sont les premières touchées par cette crise, principalement due au téléchargement illégal qui a augmenté avec la propagation de l’ADSL. On constate donc que les gros labels investissent de moins en moins, et surtout que leurs investissements sont de moins en moins risqués. Si le premier album d’un artiste se vend peu, il y a peu de chance pour qu’on lui permette d’en faire un second pour trouver son public. Mais des défaillances internes à ce maillon de l’industrie contribuent à aggraver le problème. Ainsi, les fusions entre grandes maisons de disque, comme Sony et BMG, nuisent à leur efficacité puisqu’une large partie des décisions est gelée pendant que l’entreprise se réorganise. Plus flexibles, les labels indépendants semblent moins souffrir de la situation et signent de plus en plus avec des musiciens qui se révèlent fortement rentables. Par exemple, c’est DOMINO qui a découvert et produit les Artic Monkeys (record de vente en une heure avec 360 000 exemplaires).
Pour rivaliser avec Emule, maisons de disques et distributeurs ont envisagé de diminuer le prix des disques. Mais même si dans ce domaine l’élasticité volume / prix est considérable, il s’agit d’un combat perdu d’avance, car l’adversaire, c’est la gratuité. Pour combattre avec les mêmes armes, les labels ont tenté de mettre en ligne gratuitement leur catalogue, en espérant que la publicité les rémunèrerait suffisamment, mais ces essais furent des échecs. Les « majors » attendent donc une réglementation adéquate et des moyens techniques pour endiguer le téléchargement illégal. Dès lors, elles espèrent pouvoir retrouver un modèle économique viable, grâce à la vente des disques, mais aussi au téléchargement légal, aux ventes de produits dérivés, et aux concerts.
Distribution
En aval, la distribution aussi est fortement touchée. Les supermarchés, qui occupaient jusqu ‘à récemment 50% du marché, ont beaucoup réduit leur assortiment, ne proposant désormais que des compilations et les plus grosses ventes. Mais ceux qui souffrent le plus sont les disquaires. En 1978, on en dénombrait en France environ 3 500, alors qu’aujourd’hui ils ne sont plus que 300 (comprenant le réseau d’indépendants Starter, et les grandes surfaces spécialisées Fnac et Virgin). Aux USA, le géant Tower Record a dû fermer 90 points de vente.
Pour s’en sortir, les magasins qui vendent d’autres produits culturels (livres, logiciels, jeux…) réduisent de plus en plus la profondeur de leur assortiment de CDs, le but étant de rentabiliser le mètre carré au maximum. Ainsi, des groupes comme The Horrors, qui bénéficient pourtant d’une bonne presse, ne sont pas distribués en France. Quant aux disquaires indépendants, ils ne peuvent qu’espérer des mesures du gouvernement. Ils réclament notamment une aide transitoire à la distribution.
Mais en plus de gaspiller de la surface marchande, il n’est pas rentable de sortir un album à seulement 2 000 exemplaires, et une telle perte n’est désormais plus envisageable. Les maisons de disque se font alors distributeurs. Par exemple, Warner a créé Warner Import Service, qui distribue tous les albums appartenant à son catalogue, mais qui ne sont pas diffusés en magasin.
Concerts
Toutefois, ces dernières années on constate aussi des évolutions favorables : les ventes de DVDs musicaux ont augmenté, et l’activité billetterie est en essor. De toute évidence, les consommateurs ont reporté leur budget CDs ailleurs, et notamment sur les concerts. Mais attention, selon les professionnels, seules quelques tournées (celles de M, Diams…) sont rentables. Effectivement, les tournées d’artistes moins connus, même si elles ont du succès, se font souvent à perte, or ces concerts sont nécessaires pour les faire connaître. Ainsi, Radiohead a fait deux premières tournées françaises à perte avant de trouver son public et donc de devenir très rentable. Jusque là, c’était le « tour support » des maisons de disque qui finançait ces tournées, mais aujourd’hui, alors que les revenus des maisons de disque ont diminué, les budgets de « tour support » ont fatalement diminué eux aussi.
Heureusement, des subventions locales permettent depuis toujours à la plupart des petites salles de survivre. De plus, l’une des solutions un temps envisagée pour résorber la crise du disque était de joindre à chaque album acheté un coupon réduction ou de loterie afin de pouvoir aller voir en live l’artiste dont on achète la musique. Même si a priori elle a été abandonnée, cette idée aurait eu le mérite de redynamiser deux activités à la fois.
Artistes
Les artistes, en amont de la chaîne, subissent eux aussi les conséquences du « peer to peer ». Si certains tentent de compenser leur perte sur les ventes de disque par des produits dérivés (parfum…), d’autres semblent accepter la situation avec philosophie. Par exemple, Radiohead a mis en ligne son dernier album, In Rainbows, avant sa sortie dans les bacs. Les internautes devaient payer le téléchargement le prix qu’ils désiraient. Evidemment, la plupart ont choisi de ne pas le payer du tout.
On est tenté de se dire qu’une telle mesure est aisée pour un groupe qui a déjà gagné confortablement sa vie dans l’industrie du disque, mais que ce n’est pas une solution pour un groupe qui débute. On aurait tort (dans une certaine mesure), et c’est Artic Monkeys qui le prouve. Ce groupe, avant d’être signé, s’est fait connaître en permettant le téléchargement gratuit de ses morceaux. Le web peut donc être un formidable catalyseur : grâce aux nouvelles technologie, on peut produire son disque facilement et presque gratuitement, le diffuser sur Internet, et se faire connaître par le biais des forums et des chats, tout aussi puissants que des outils de marketings classiques.
Mais combien de petits groupes qui n’arrivent pas à percer grâce à leur Myspace pour un Artic Monkeys ? Myspace a démocratisé le fait d’être un artiste productif et diffusé, toutefois, sans une maison de disque, ces artistes ne passeront jamais un certain seuil de notoriété et n’auront pas les moyens financiers de faire des concerts autres que locaux.
Public
A l’autre extrémité de la chaîne, le public, globalement, trouve son compte dans le téléchargement illégal (il en faut bien un !). Les professionnels affirment que « la musique n’a jamais autant intéressé les gens ». Peut-être que l’une des raisons de cet intérêt est la démocratisation de l’écoute. Obtenir gratuitement la musique nous permet de nous montrer curieux. Plus besoin d’investir pour découvrir un groupe dont on a entendu parler, alors pourquoi s’en priver ? On a accès grâce à Internet à un grand nombre d’artistes, et ceux qui désirent continuer à acheter des disques ont finalement plus de choix. En effet, il y avait 5 000 références de plus en 2006 qu’en 2005. Les disques sont toujours produits, il est juste plus difficile de se les procurer en magasin.
Cependant, notre nouvelle façon de consommer la musique a aussi ses inconvénients. D’abord, le mp3 est un format compressé, il y a donc une déperdition du son. Mais plus grave, la perte de qualité technique risque de s’accompagner d’un appauvrissement musical. La musique en général ne perdra évidemment pas de sa valeur, mais les artistes qui seront popularisés risque de ne pas l’être qu’en fonction de leur talent (encore moins qu’aujourd’hui). Si la situation empire encore, on peut imaginer que les plans marketing soient financés par des « mécènes » (Starbucks aujourd’hui, Mc Do demain ?). On reviendrait alors à l’époque des troubadours, qui pour survivre devaient flatter le roi avant de penser à leur art. Chez nous, on pourrait écouter des groupes « do it yourself » de Myspace à foison, mais quand on irait faire nos courses à Carrefour, ce seraient les groupes « troubadours » que les enceintes diffuseraient. Est-ce vraiment ce que l’on veut ?